"LE BLOG DU Pr JOËL AÏVO"

L’acte II de la mal gouvernance au Bénin (suite et fin) :

23 juin 2008



Récit d’un apprenti dictateur


«Ceci est un songe et comme tous les songes, il prend sa source dans des mœurs d’époque, pour rejoindre le cours incessant de l’histoire des hommes.»

A l’occasion de la cérémonie de clôture du 10ième Sommet des Leaders et chefs d’Etat de la Communauté des Etats sahélo-sahariens au Centre International des Conférences de Cotonou, j’ai subitement manqué de lire une grande partie de mon discours solennel. Mes distractions m’ont poussé au bord du ridicule et j’ai finalement conclu plus vite que prévu le discours par une laborieuse improvisation. Je tremblais, je transpirais et j’avais honte de moi-même. Je me suis rendu compte par la suite que par mégarde, j’avais fait tomber les dernières parties du discours. Pourquoi étais-je si distrait alors que je me présentais à la face du monde ? La réponse c’est que je ne pense qu’à ma réélection en 2011. C’est pratiquement devenu une obsession pour moi car même sous la couette avec Chantal ou une autre, je ne pense qu’à ça. Comment faire pour transformer la démocratie béninoise et gagner des élections frauduleuses sans le moindre soupçon de l’opposition en 2011 ?
Une démocratie suppose plusieurs champions capables chacun de prendre le dessus sur ses adversaires. L’invincibilité n’est donc pas une valeur démocratique. C’est un concept allogène au langage démocratique. Et pourtant, il me faut être invincible. Ainsi, intérieurement, j’ai acquis la certitude que je suis un monarque dans les habits étranges d’un président de la République dans une démocratie à l’africaine.
Mais l’invincibilité ne se décrète pas, elle se construit. Elle requiert une stratégie appuyée sur des choix tactiques, dont le premier est d’avoir une avance sur ses adversaires.
La détention du pouvoir et les moyens qu’elle offre constituent pour moi cette avance, sans scrupule ! A ce stade de mon parcours présidentiel, j’ai l’obligation de conserver, à défaut de la creuser, l’avance ainsi acquise sur mes concurrents.
Le moyen que j’ai trouvé est d’instaurer une confrontation politique sans répit, en posant quotidiennement des actes de provocation, histoire de donner du grain à moudre à l’opposition qui n’aurait pas ainsi le temps de combler son retard.
Au même moment, je fais d’une pierre deux coups en accentuant ainsi la fracture entre les luttes politiques de l’opposition et les préoccupations vitales du peuple. Car ne dit-on pas souvent: "Bien inspiré fut le voleur poursuivi par des chiens, de leur balancer un os chaque fois qu’il est sur le point d’être rattrapé par la meute".

Le peuple a besoin d’être trompé en permanence

Ma conviction est que la vérité est caustique et donc rebutante pour les hommes. La tromperie entretient le mythe en éloignant l’horizon du rêve chaque jour un peu plus. La vérité en tant que rapport à la réalité constitue la négation même du rêve et une limite dans la projection vers le souhaité ; l’homme se complaisant plus à l’incertitude qu’à une maîtrise rationnelle de son destin. Le peuple a un besoin inné d’obéissance, qui le prédispose à s’identifier à une élite individuelle ou collective. L’élite est faillible, le peuple l’est aussi, avec elle. A force de faire des promesses non tenues, je conditionne le peuple, à la manière du réflexe pavlovien, à se résigner dans un espoir sans conviction.
Tous les moyens sont bons pour accéder au pouvoir. Mieux,tous les moyens sont bons pour y rester.
L’image projetée à l’étranger rejaillit sur le pouvoir et son chef, d’où la nécessité d’en prendre bon soin par d’éternelles opérations cosmétiques. C’est justement en cela que je regrette encore la connerie que j’ai commise au cours de mon discours de clôture du sommet de la Cen-Sad. J'ai horreur de donner de la matière à critique à l'opposition.
Tout messianisme est inséparable d’une caste de sous-fifres, laudateurs repus et attitrés, rivalisant de talent dans l’exaltation du messie et la répétition machinale de ses slogans.
Au plan intérieur, la République, ma République, doit devenir courtisane des centres de dépôt de l’autorité traditionnelle ou confessionnelle.
L’essentiel en politique est toujours d’avoir un nouveau projet en dépit de l’échec des projets antérieurs, le discours politique épousant invariablement une hyperbole de paris ubuesques.
La sédimentation de la colère finit par jeter mon pouvoir dans la panique et le désarroi. Seul, tout seul, je me sens si seul… mais heureux. Heureux de devoir décider de tout ce que je veux dans ce pauvre petit pays qui contrairement à mes discours publics va moisir encore dans la pauvreté pendant longtemps. Je n’ai pas de baguette magique et même les Béninois qui ne me font pas confiance, savent que je ne peux pas faire du Bénin un pays émergent ni en cinq ans ni en dix ans. Il faut être con pour penser le contraire et beaucoup de Béninois le sont.
Désormais, conscient d’être devenu un président bizarre en si peu de temps, il ne me reste plus qu’à tout faire pour conserver le pouvoir le plus longtemps possible et éventuellement à installer un ami au pouvoir, pour éviter demain, de devoir rendre des comptes à mon peuple….
Mon Dieu ! Je suis toujours vivant … et je suis bien content d’être Président de la République du Bénin.


regardsurlebenin@gmail.com -
http://www.regard-benin.blogspot.com


24/06/2008
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