"LE BLOG DU Pr JOËL AÏVO"

18 mois de Boni YAYI au Pouvoir.

L'interview exclusive de FJA qui passe au scanner les grands dossiers du mandat YAYI.

Cette interview a été donné au Magazine béninois "Nouvelle Donne expertise" dans la rubrique regards croisés où le jeune politologue, désormais une des consciences critiques du "Yayisme" a confronté ses vues à celles du Professeur Roger Gbégnonvi, aujourd'hui Ministre de l'Aphabétisation et de la Promotion des Langues Nationales, sur l'action du Chef d'Etat béninois depuis son accession à la magistrature suprême. Lisez plutôt.


 « Après 18 mois, la gouvernance Yayi ne rassure toujours pas »
Par Frédéric Joël AIVO
Docteur en science politique, diplômé de droit public
Enseignant de science politique à la Faculté de Droit
et de Science Politique et à
l'Ecole Nationale d'Administration
et de Magistrature (ENAM)

Pour apprécier objectivement le mandat du Président YAYI, à peine à mi parcours, il faut retourner aux promesses que portait Boni Yayi alors candidat dit du changement. Quelles étaient les préoccupations des Béninois au soir du régime Kérékou ? Et quels étaient les espoirs, j'allais presque dire, les illusions que le candidat Yayi alimentait du fait de son double statut de Président d'institution bancaire régionale et d'homme apolitique ?

Les défis n'étaient pas politiques. Ils étaient essentiellement managériaux et liés à la gestion des biens publics. Il y avait des problèmes économiques et sociaux qui attendaient du successeur du Président Kérékou, de vraies réponses et des options claires. Sans occulter l'actif du Bilan Kérékou, dont le Gouvernement actuel s'attribue subtilement le mérite, il faut reconnaître que le passif laissé par 10 ans de gouvernance Kérékou est particulièrement lourd. Un collègue universitaire officiant en Côte d'ivoire a pu alors écrire, à bon droit d'ailleurs, que le successeur de Mathieu Kérékou devrait surtout s'investir d'un devoir d'impopularité. Car les réformes structurelles à entreprendre, aussi bien au plan économique que social sont d'une telle profondeur qu'elles ne pouvaient qu'être impopulaires. Ce sont des réformes qui certes bousculent aujourd'hui nos habitudes, nos aises, et même notre mode de vie et nos petits intérêts immédiats. Mais elles ont l'avantage de sécuriser l'avenir et surtout laisser à la postérité un pays que nous serons fiers de leur léguer.

Mais contre toute attente, le début de mandat du Président Yayi est en demi-teinte. Demi-teinte parce qu'il faut donner à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui lui revient. Objectivement, il faut reconnaître que sous l'impulsion de Pascal Irénée Koukpaki, alors Ministre des Finances, un effort d'assainissement des finances publiques et des comptes de l'Etat a été amorcé. Il a permis d'arrêter l'hémorragie qui avait commencé par ronger l'économie nationale et le tissu social.

Mais au fond, pourquoi muter Pascal Koukpaki dont la communauté financière internationale et le corps diplomatique reconnaissent les mérites et saluent l'action au Ministère des Finances ? C'est un des mystères de la méthode Yayi. Sans faire des procès d'intention, il faut espérer que Soulé Mana Lawani, l'actuel Ministre des Finances, soit à la hauteur en résistant comme Koukpaki, aux opérations peu orthodoxes et aux nombreuses dépenses électoralistes qui ne sont ni de qualité ni opportunes et qui sont ordonnées depuis où vous savez.

En dehors du début d'assainissement des Finances publiques, il faut mettre à l'actif du Président Yayi son désir de vouloir gouverner au plus près des Béninois. C'est une rupture avec la gouvernance à distance qui était de mise sous le Président Kérékou qui se coupait volontairement de la réalité du pays qu'il prétendait gouverner depuis les bureaux du Palais de la Marina. C'est un nouveau style de gouvernance. Bref, chaque homme d'Etat a son approche du pouvoir politique.

Mais là aussi, C'est une question de mesure. Entre la gouvernance à distance et la gouvernance de contact, il faut trouver le juste milieu qui évite le ridicule de l'autorité de l'Etat. Car, en voulant être un homme de terrain, le Chef de l'Etat doit éviter de folkloriser, de spectaculariser ou de théâtraliser la fonction présidentielle.

La folklorisation et la théâtralisation viennent d'où et de quoi ?

La folklorisation et la théâtralisation viennent de l'habitude que prend facilement le Président Yayi d'offrir aux Béninois, à chacune de ses sorties, une mise en scène, je dirai même une pièce de théâtre. Ça commence à se voir et à sonner faux, de sorte qu'à chacune de ses descentes sur le terrain, les Béninois se demandent quelle pièce de théâtre le Chef de l'Etat va leur servir aujourd'hui ? Un coup avec les Dockers, un autre avec les Zémidjans, un coup dans un champ de Coton pour les cameras de télévision et non pour les nécessités de l'opération, un autre dans l'eau dans les quartiers inondées mais sans avoir aucune solution à proposer aux sinistrés.

Généralement les sorties présidentielles sont essentiellement destinées aux caméras de télévision. Elles n'offrent aucune solution. Ces sorties sont devenues intempestives et ne nous font avancer sur aucun vrai chantier du pays. Ni économique, ni social, ni politique. Le seul bénéficiaire supposé, c'est le Chef de l'Etat qui cherche à soigner son image alors qu'il a été élu pour soigner les Béninois de la pauvreté et soigner l'image du Bénin. Or, après près de deux ans d'action à la tête de notre pays, tel n'est pas le cas. En dehors des laudateurs du régime et des thuriféraires du Président de la République, personne ne pense objectivement que depuis l'accession de Boni Yayi à la tête de l'Etat, le Bénin a véritablement progressé. Nous avons certes fait des pas. Nous avons évité la dégringolade économique et financière amorcée dans les deux dernières années du régime Kérékou. C'est vrai, je le reconnais. Mais la croissance à deux chiffres qui était alors une des promesses phares du Candidat Yayi est loin de nous.

Le Chef de l'Etat a lui-même confessé ses insuffisances et avalé du même coup, la majorité de ses promesses de campagne qui étaient alors purement électoralistes. Elles sont aujourd'hui jugées irréalistes. A défaut de programme réaliste qui doit servir de boussole à l'action publique, le chef de l'Etat se transforme en un sapeur pompier qui cherche des feux et incendies à éteindre. C'est ce qui justifie que ses ministres et lui soient systématiquement dans l'actualité et dans les faits qui retiennent l'attention de l'opinion nationale. Et comme ça, nous nous engluons chaque jour un peu plus dans une spectacularisation de la politique. 

Et donc, en dehors de stagner, le gouvernement donne l'impression de renoncer à l'essentiel au profit de l'accessoire. Nous sommes à l'ère du divertissement, de la récréation et du spectacle politique offert et assuré par le Chef de l'Etat lui-même et ses ministres. On va jouer au foot pour plaire. On organise un spectacle géant à la gloire du Chef de l'Etat etc. etc. Vraiment, il est temps que le Président Yayi siffle la fin de cette recréation. Il est temps qu'il se retrousse les manches et se mette à bâtir ce pays par des réformes courageuses, même si elles doivent être impopulaires. Car le populisme n'est pas gage de développement. Il vise à plaire, à se loger dans les intérêts immédiats et à caresser les passions des foules. Vraiment, le populisme n'est pas le propre des bâtisseurs, mais des administrateurs de sous développement. Or, le Bénin attendait un bâtisseur courageux. Et en 18 mois, le Président Yayi ne donne pas l'impression d'en être un.

En dehors de stagner et de divertir, le Gouvernement de notre pays cultive depuis avril 2006 une gouver­nance assez étrange. Une gouvernance « tête en bas pieds en l'air ». Plus clairement, contre toute évidence et même contre les règles managériales élémentaires, on est à l'ère de l'action avant la réflexion. Depuis bientôt deux ans, les gouvernements successifs du Président Yayi décident d'abord, échouent ensuite, reculent et engagent maintenant la réflexion pour savoir comment finalement corriger le tir. Ce n'est le cas nulle part ailleurs. Surtout pas dans un pays qui se proclame émergent sans y travailler. Plusieurs dossiers illustrent l'échec de la méthode Yayi. Je n'en veux pour preuve, que l'impréparation et la précipitation de la mesure de la gratuité de l'enseignement primaire, celui du service militaire que le gouvernement a voulu faire passer à l'Assemblée nationale envers et contre tout, même en violation de notre Constitution.

Je peux citer le cafouillage actuel au plus haut niveau de l'Etat dans la privatisation de la SONAPRA. La création de SODECO issue de la privatisation a été confiée à un Ministre d'Etat et pas des moindres qui a rendu ses conclusions. Celles-ci ont été validées par un Conseil des ministres qui a vanté les mérites et la transparence de l'opération. Les députés FCBE soutenant le Chef de l'Etat ont rendu publique, une déclaration apologique vantant également la transparence de l'opération et le doigté du Président de la République. Une certaine société civile s'en est également mêlée pour louer la transparence du Gouvernement dans la conduite de l'opération. Mais contre toute attente, et comme c'est devenu la règle au Bénin, le même Conseil des ministres revient sur sa décision pour défaut de transparence.

Et donc, finalement, la transparence tant vantée dans un concert de louanges et dans un unanimisme suspect, n'était ni vraie, ni réelle. Le dossier était infecté et truffé d'irrégularités. Une fois encore, les régimistes et autres griots du pouvoir se sont ridiculisés. Quelle contribution de qualité, quelle vigilance peut-on attendre des partisans du Chef de l'Etat qui à chaque fois l'applaudissent même quand il se trompe ? Cette absence d'esprit critique et de vigilance des partisans du Président Yayi est préoccupante et même inquiétante. Dans l'affaire SODECO, certains on parlé de délit d'initiés ; d'autres d'affairisme dans l'entourage du Chef de l'Etat, d'autres encore de corruption au cœur du pouvoir. Bref, sans trop discourir, c'est un cafouillage bien organisé qui est, en fait, le signe d'un défaut de maturité et de préparation des décisions du Gouvernement de notre pays.  

J'évoquerai également l'imprudence du Gouvernement dans le dossier GSM. Voilà une crise inutilement ouverte par le pouvoir sans aucune précaution d'usage et avec une brutalité sans égale. Le Gouvernement n'a jamais eu lui-même le courage d'évaluer ni de communiquer les dégâts de ce bras de fer dont il est sorti très affaibli. Puisque, essoufflé par une crise qu'il a lui-même ouverte, coincé entre le marteau – des Béninois de plus en plus fatigués – et l'enclume – de la communauté internationale éberluée par une telle brutalité, le Bénin a bien été obligé de quémander des solutions auprès des opérateurs GSM et des pays étrangers concernés.

Heureusement, cette crise est derrière nous, mais l'ardoise des dommages est lourde. Le préjudice est financier, matériel et social. Il est aussi en terme d'image, car du fait de cette imprudence, nous sommes aujourd'hui perçus dans certains milieux d'investisseurs, comme un pays peu fiable en affaire et qui n'a pas de parole. Au fond, par ses déclarations et ses actes, le Président de la République a sérieusement écorché la capacité de l'Etat béninois à sécuriser juridiquement les investissements étrangers au Bénin. Déjà les investisseurs nationaux ont le sentiment d'être dans une insécurité juridique. Alors qu'ils devraient être encouragés au nom de la préférence nationale et du patriotisme économique, on a l'impression qu'il y a une cabale contre eux, je ne sais pour quelle raison, si ce n'est politique et électoraliste. Au total, au lieu d'une consolidation des appuis macro et micro nécessaires à la relance de l'économie, nous assistons à une lente mais continue déconstruction de l'économie nationale.

Si vous voulez, je vous parlerai également de la lente et continue déconstruction de notre édifice démocratique. Je suis bien placé pour en parler. Personne, en dehors du Gouvernement et de ses chantres, n'a le sentiment que les libertés publiques sont mieux consolidées sous la Présidence Yayi. Vraiment personne. Il y a une satellisation continue des ménages béninois qui n'apprécient pas la propagande à laquelle le Gouvernement veut nous soumettre. Le débat démocratique a disparu. La contradiction est morte. La critique insupporte le Gouvernement qui diabolise ceux qui les portent. Bref, la tendance monolithique est réelle.

Dans un silence de plus en plus coupable sinon complice, notre côte démocratique se dégrade au plan international. Nous avons déjà considérablement reculé sur le plan de la liberté de presse. A mon avis, le Gouvernement est le principal responsable de la dégringolade de la presse béninoise du 1er au 9ème rang africain et du 21ème au 53ème rang mondial, parce que c'est le Gouvernement du Président Yayi qui tente par des contrats et de l'argent d'acheter le silence des médias de les museler et de les mettre à sa solde. Tout ça n'est pas démocratique. Ce n'est pas digne de notre pays. Nous avons déjà dépassé cette étape. Même avec le Président Kérékou que nous critiquons souvent assez facilement, le droit à la différence et l'accès de tous les courants aux médias étaient respectés. Mais depuis quelques mois, c'est le contraire qui s'observe. Le gouvernement préfère les louanges clientélistes même injustifiées à la critique constructive. Il préfère l'unanimisme à la richesse de la différence et du pluralisme. Il préfère la célébration d'un chef par le pays y compris par les petits enfants.

Je ne veux pas parler du culte de la personnalité digne des années Eyadéma au Togo ou celles du règne de Mobutu au Zaïre. L'instrumentalisation naissante des petits écoliers béninois à des fins politiques est une réalité dans notre pays. J'en ai vu et les béninois le voient en allumant leur poste de télévision. Les petits écoliers sont désormais exposés même les jours et heures de classe, sous le soleil comme sous la pluie, sur le passage du Chef de l'Etat pour le magnifier et le louer. Ce que je dis est vérifiable et donc incontestable. Les tenues Kaki de certains de ces écoliers sont frappées à l'effigie du Président Yayi. Des sacs d'écoliers toujours frappés à l'effigie du Président Yayi sont distribués sous forme de don par les partisans du Président Yayi dans nos villes et dans nos campagnes. Les mêmes enfants innocents qui n'ont aucune conscience politique sont associés désormais aux slogans politiques du style « Yayi dix ans ». Tous ça est inquiétant et fait partie des menaces que fait peser le régime sur notre édifice démocratique. Nous nous taisons à l'intérieur du pays, mais les gens nous regardent à l'extérieur.

Mais je crois que  nous avons déjà payé le prix de notre liberté pour nous laisser intimider par un nouveau régime prédateur de nos droits et libertés. Si ce n'est nous-mêmes, je crois que nos parents ont déjà payé le prix fort pour qu'on soit libre et digne. Je ne sais pas où étaient les tenants du pouvoir actuel quand, dans notre pays, certains ont été tués, assassinés, exilés, torturés et spoliés, pour qu'on ait le droit et la liberté de pensée et d'exprimer autre chose que le PRPB ? Ce qui était valable contre le PRPB est encore valable contre n'importe quel pouvoir, quelle que soit la mission, même divine, qu'il s'auto-assigne.

Que les partisans du Président Yayi aiment la critique ou non, qu'ils soient peu favorables au débat démocratique ou pas, je continuerai ma veille citoyenne, malgré les intimidations et le verrouillage des médias dont certains autres contradicteurs du Gouvernement sont de plus en plus victimes. J'oserai la critique constructive pour l'amour de mon pays.

C'est ma conviction profonde



06/12/2007
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