"LE BLOG DU Pr JOËL AÏVO"

Entretien avec le Docteur Frédéric Joël AIVO

« Je propose un régime néo-présidentiel pour le Bénin »

 

Présentez-vous à nos lecteurs.

 

Frédéric Joël AIVO, je suis politologue et constitutionnaliste. J’enseigne la science politique à la Faculté de Droit et de Science Politique (FADESP) et les Relations Internationales à l’Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature (ENAM) de l’Université d’Abomey-Calavi.

 

Pourquoi avez-vous décidé de lancer ce livre ?

C’est un livre qui est paru depuis le mois de mars dernier. Il vient sur le marché après le premier que j’ai publié chez le même éditeur et qui porte sur le juge constitutionnel béninois. Ce dernier a fait l’objet d’une conférence de présentation dans plusieurs universités françaises. Il n’était donc pas juste de ne pas faire connaître mon livre à mes collègues béninois, aux décideurs politiques de mon pays, à mes proches, bref au public béninois. La cérémonie de lancement du jeudi 23 août vise donc à faire connaître mes propositions et surtout à ouvrir le débat sur les chantiers politiques et institutionnels qu’appelle près de deux décennies d’expérience démocratique.

 

Pourquoi un livre sur le Président de la République et pas sur le régime politique dans son ensemble ?

Vous savez, dans notre environnement socioculturel, le Président de la République est la pièce maîtresse du système politique. Il est l’élément central, le pivot et le cœur de toute l’organisation sociale de nos pays. En France, Michel Debré, un des pères fondateurs de la 5ème République française, disait que la fonction présidentielle, telle qu’elle a été taillée, est la clé de voûte du régime. La formule vaut pour les Chefs d’Etat africains. Le Professeur Gilbert Tixier, disait à raison, que le Président africain est « le catalyseur » et le « créateur de la nation ». Puisqu’elle conditionne et configure l’ensemble de la structuration politique et sociale, il est important que la fonction soit revisitée afin de comprendre ses spécificités et ses logiques. C’est ce que j’ai essayé de faire. Et je dois vous avouer, qu’ayant été dans ma vie l’assistant d’un Conseiller de Chef de l’Etat, j’ai observé de près et même de l’intérieur, le fonctionnement de l’institution présidentielle. En tant qu’objet d’étude et de recherche, la charge suprême m’a toujours fasciné. C’est ce qui justifie que je puisse passer autant d’années à scruter la fonction présidentielle dans sa genèse et dans ses évolutions contemporaines.

 

Parlez-nous du contenu de ce 2ème livre.

Ce livre-ci observe la fonction présidentielle à travers deux périodes. Le premier couvre les années 1960-1990 et part des indépendances à la fin de la bipolarisa­tion. Le deuxième temps court de 1990 à nos jours. Il correspond à la phase s’étendant des expériences démocratiques aux récentes restaura­tions autoritaires. Ma démarche intègre et prend en compte la vie politique et l’expérience institutionnelle de plusieurs pays. L’expérience politique des années post-coloniales renvoie à la période glorieuse de la fonction présidentielle. C’est celle de l’émergence des « Pères de la na­tion », des « Eclaireurs de pointe », des « Grands ca­ma­rade de lutte », des « Timoniers », des « Guides bien aimés » ou encore des « Présidents fonda­teurs ». C’est aussi la période des partis uniques et des pouvoirs clos et fermés. Après 1990, la fonction présidentielle a fait l’objet de multiples tentatives de rationalisation. Mais les réformes politiques tendant à discipliner le Chef d’Etat africain ont quasiment échoué dans nombre de pays francophones. Le mandat présidentiel, voulu limité, est redevenu illimité. Le pouvoir politique conçu pour être partagé est toujours confisqué aux mains d’un seul. Les contre-pouvoirs érigés en 1990 sont domptés par l’Exécutif. Bref la résurgence présidentialiste et la remontée de l’autoritarisme nous obligent à faire des constats, tirer de conclusions, non péremptoires sans doute, sur la spécificité de la charge présidentielle dans nos pays et enfin à ouvrir des pistes pour l’avenir.

 

Quels sont donc les constats que vous avez faits et les propositions que vous formulez ?

Plus de quarante (40) de vie politique et de pratique institutionnelle en Afrique noire francophone montre clairement que le pouvoir suprême ne se partage pas. L’Afrique est hostile à toute division horizontale du pouvoir politique. C’est ce qui explique l’impossibilité pour l’Afrique d’expérimenter le parlementarisme vrai, authentique et original. C'est-à-dire à la britannique. C’est ce qui explique aussi l’échec systématique de tous les parlementarismes dévoyés importés et timidement pratiqués après les indépendances et même après les processus de transition politique des années 1990. Prenez par exemple les cas douloureux du Togo sous le Président Gnassingbé père, celui du Niger sous le Président Baré Maïnassara, celui du Congo sous le Président Lissouba et j’en passe. Voyez aussi dans quel état de dévoiement et de perversion sont aujourd’hui les régimes camerounais et gabonais. C’est ça le refus du pouvoir partagé. Il faut donc en tenir compte pour proposer autre chose. Le régime néo-présidentiel me semble le mieux convenir aux pays, comme le Bénin, ayant à la fois un impératif de développement et une soif de liberté.

 

Justement, en quoi consiste le régime néo-présidentiel que vous proposez ?

D’abord structurellement, le format politique que je propose est à mi chemin du régime présidentiel et de celui semi-présidentiel. Ensuite, le modèle néo-présidentiel organise une division verticale du pouvoir et assure une distribution contrôlée du commandement. Il suppose un Président de la République élu au suffrage universel mais avec désormais un 1er Ministre. Mais la nouveauté ici est que le 1er Ministre est un partenaire du Chef de l’Etat et non un acteur concurrentiel. Il est nommé par le Président de la République dont il applique les orientations et la politique. C’est une conception qu’avait défendue le Général de Gaule en France en 1964. Ahmadou Ahidjo lui a emboîté le pas. Je crois que cette idée d’organisation du pouvoir politique mérite d’être revisitée, modernisée et actualisée. Dans mon format, le 1er Ministre a un statut constitutionnel et des pouvoirs déterminés à l’avance par le constituant. Il est le Chef du gouvernement. A ce titre, il est le bras armé et le bras d’exécution du programme présidentiel. Avant d’être le bouclier politique dont a besoin le Chef de l’Etat, le 1er Ministre conduit, sous sa bienveillance, les grandes réformes et tous les chantiers de la prospérité. Il faut signaler que le nouveau 1er Ministre est à l’opposé de celui que le Président Kérékou avait expérimenté en 1996. C’est un format qui a ses avantages mais aussi ses limites. Je les exposerai en détails le jeudi 23 août au Centre Culturel Chinois.

 

Qui sont ceux qui ont collaboré à cet ouvrage ?

Collaborer non. J’ai eu le privilège et l’honneur d’avoir la signature de deux grands Professeurs. Il s’agit du Professeur Holo qui n’est plus à présenter et du Professeur Pascal Chaigneau. Il n’est pas connu du public béninois, mais c’est une des grosses pointures du monde universitaire français. Il est Professeur de Science politique à l’université René Descartes Paris V et Administrateur Général du Centre d’Etudes Diplomatiques et Stratégiques (CEDS). Sur le Premier ouvrage, j’avais déjà eu l’avant propos du Professeur Jean du Bois de Gaudusson qui est, professeur de Droit public et ancien Président de l’Université Montesquieu Bordeaux IV.

 

Quelles sont vos ambitions futures ?

 

En tant que jeune universitaire, j’entends prendre une part très active dans tous les débats de société particulièrement ceux qui relèvent de mon domaine de compétence. J’entends contribuer à faire avancer un certain nombre de questions politiques et institutionnelles de mon pays.

 

Si vous devez conclure cet entretien

 

Je commencerai par vous remercier de la tribune que vous m’offrez pour parler de mes idées et les faire partager à mes compatriotes. Je voudrais souligner à l’endroit des décideurs politiques béninois et particulièrement ceux qui animent les institutions de notre pays, qu’un Chef ne sait pas tout. Et parce qu’il ne sait pas tout, il doit se faire éclairer par ceux qui dans leur domaine, ont une expertise avérée. C’est en cela qu’il me semble fondamental que les pouvoirs publics, les partis politiques et tous les animateurs de notre démocratie profitent des mines dont regorgent nos universités. Ils sont nombreux, ceux que l’expérience politique, la pratique des institutions et le savoir universitaire ont consacré dans ce rôle. Je veux citer avec beaucoup de respect les Professeurs Maurice Glèlè-Ahanhanzo, Théodore Holo, Dorothé Sossa, Noël Gbaguidi, Fulbert Géro Amoussouga, Moïse Bossou, Phillipe Noudjènoumè et bien d’autres encore. Nous devons apprendre à solliciter l’aide à la décision qui éclaire le dirigeant politique moderne.



22/08/2007
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